Eiliis roman de Guy du Cheyron

Un extrait ?

J’ouvris les yeux.
 
Une vision vertigineuse frappa alors mes rétines de plein fouet, me coupant le souffle. Je clignai plusieurs fois des yeux comme pour chasser une incongruité. Mais non. Il n’y avait pas  d’erreur ! Mon imagination ne me jouait aucun tour ! Mais la stupéfaction m’inondait d’un vertige qui m’ôtait tout repère spatial. Je n’avais plus d’équilibre, la tête me tournait, j’étais happé par un panorama qui m’engloutissait. Je ne ressentais que par mes yeux, tout le reste de mon corps ayant échappé à mes sens. Puis m’envahit la crainte du rêveur qui cherche désespérément à traquer chaque détail de la beauté de son rêve pour le mémoriser au plus profond de ses fibres avant le fatal réveil !
Je n’avais plus de volonté propre. J’en avais oublié de respirer. J’étais foudroyé.
Et je compris. Aucun besoin d’explication ou de confirmation. Je sus : ce n’était pas la Terre !
Bizarrement je n’eus pas le réflexe premier de me demander j’étais mais comment j’étais arrivé dans cet univers. Imperceptiblement, je pressentais que s’il avait été possible que je me retrouve là, à surplomber cette immensité hallucinante, c’était qu’une volonté bien supérieure à la mienne l’avait provoqué, l’avait planifié. Je n’étais pas arrivé là par hasard… Quelqu’un m’avait manœuvré ; seules une force, une intelligence prodigieuses avaient pu me transporter là ! Pourtant je ne ressentais aucun malaise, aucun effet secondaire à un quelconque voyage. Si voyage il y avait eu…
Mais comment  étais-je arrivé là ?!
Tout en réfléchissant à cette énigme, je commençai peu à peu à me désengourdir et à recouvrer ma conscience. Le spectacle qui m’avait plongé dans l’hébétude me permettait à nouveau de retrouver ma volonté. Toutefois, je gardais mes yeux rivés sur toute cette agitation dont il émanait pourtant une harmonie si puissante ! Me donnant l’impression que toute matière, tout être, était à sa juste place et que rien d’inutile ou de futile ne pouvait être commis. Je sentais aussi de la bienveillance. Au fur et à mesure que j’observais ce fourmillement inextricable, une paix, peu à peu, commençait à me pénétrer même si une certaine crainte restait encore tapie au fond de moi puisque je n’avais absolument aucune idée de l’endroit où je me trouvais ni d’une quelconque possibilité de retour ! Mais ma curiosité était la plus forte. Je ressentais comme une soif intense de connaître ce monde, ces habitants et j’en perdais tout désir légitime de retourner à mes racines. Car il fallait que je connaisse cet univers ! Et la conviction absolue qui pulsait dans mes entrailles me hurlait que tout ceci n’était qu’un commencement !

Puis une voix - je dirais plutôt un instrument vocal tant elle était mélodieuse - me tira doucement de mes rêveries. Je tournai la tête et vis une créature à quelques mètres au-dessus du sol qui me regardait comme si elle me connaissait, comme si nous étions amis depuis toujours. De son corps allongé et translucide je ne pus détacher mon regard. Il émanait d’elle tant de grâce que je ne fus aucunement étonné de la voir voler, en me surplombant, sans appui ni artifice d’aucune sorte. D’ailleurs elle ne semblait pas vraiment voler, elle était là, fixée en l’air, aussi simplement que si elle avait été posée au sol. Elle réitéra ses paroles que j’avais tout naturellement comprises sans toutefois avoir remarqué ses lèvres remuer. Encore une étrangeté, mais je n’en étais pas à une près !
— Vous vous habituez ?
Mon intention de répondre, même si, moi, je remuais les lèvres, n’aboutit à aucun son digne d’intérêt. Le souffle ne sortait… ni ne rentrait. Juste un léger borborygme… Elle se mit à rire mais je ne le pris pas pour une moquerie, plutôt pour un amusement attendri. Je finis par arriver à émettre :
— A quoi ?
De nouveau son rire cristallin retentit et elle répondit (sans aucun doute, une créature féminine) :
— N’y a-t-il pas de quoi être surpris ?
Je replongeai mon regard au loin, vers ces êtres grands et effilés qui entraient et sortaient de ces canyons sans fin, rehaussés par la couleur indéfinissable d’un ciel aux multiples astres.
— Si, repris-je, mais… que savez-vous de moi ? Me connaissez-vous ? parvins-je à articuler.
Elle éluda ma question en disparaissant, sans même que je la voie partir, après m’avoir adressé ces mots énigmatiques :
— Tu vas me connaître !
J’ouvris les yeux.